En décembre 2025, Donald Trump a accordé une interview à Politico dans laquelle il a qualifié l’Europe de « faible » et « en déclin ». Le président américain y critique la politique migratoire européenne et remet en question la capacité des pays du Vieux Continent à défendre leurs intérêts, notamment face au conflit ukrainien. Ces propos, loin de rester cantonnés à la sphère politique, trouvent un écho particulier chez les Français vivant aux États-Unis.
Pour analyser les déclarations du président américain, nous avons interrogé Pascale Richard Conseillère des Français de l’étranger à New York, Jacques Dahan dans le New Jersey, Philippe Bartolomucci en Floride ainsi que Sophie Briante Guillemont, sénatrice des Français établis hors de France et secrétaire générale de l’ASFE. Leurs témoignages offrent un panorama riche et contrasté de réactions mais aussi réflexions stratégiques sur la souveraineté européenne et le poids de l’Europe face à l’Amérique.
Une Europe « faible » ? Entre inquiétudes et réalités
Donald Trump décrit l’Europe comme fragilisée et incapable de résoudre ses propres problèmes. Pour Sophie Briante Guillemont, ces propos ne sont pas anodins : « Ces propos sont inquiétants et visent à instaurer un rapport de force, voire une forme d’intimidation, envers le Vieux Continent. J’espère que nos dirigeants ne tomberont pas dans le piège. D’abord parce que l’Europe n’est ni faible ni en déclin. Ce n’est un secret pour personne que nous affrontons effectivement des défis majeurs, en termes de finances publiques, de démographie et de croissance. Ces difficultés concernent presque la totalité des pays développés dans le monde, et pas seulement l’Europe. »
La sénatrice insiste sur la question cruciale de la souveraineté : « L’Europe fait également face à des enjeux majeurs. Je pense à la défense, à notre souveraineté technologique et industrielle. Et c’est là que le bât blesse. L’un des collègues de mon groupe politique a cité aujourd’hui en hémicycle l’un de nos prédécesseurs, Jean-Pierre Chevènement. En 2009, il disait sur nos bancs, au Sénat :
» Nous nous sommes résignés à confier aux États-Unis le soin d’exercer la défense, non pas de la France, mais de l’Europe… Or il se pourrait bien que les États-Unis se désintéressent un jour de l’Europe… La France risque d’être isolée, par la conjonction du réalisme américain et du pacifisme européen. Nous y sommes ! «
À New York, la conseillère des Français de l’étranger Pascale Richard exprime un mélange de colère et d’inquiétude : « Les propos de Trump ne sont pas bienveillants, et m’inspirent à la fois colère et inquiétude. Colère parce qu’il a cette habitude d’asséner “ses” vérités infondées dans ses tweets qui font immédiatement la une des news. Inquiétude car depuis le début de ce deuxième mandat, il n’a de cesse que de nous diminuer dans l’optique de sa politique America First.
« Les propos de Trump ne sont pas bienveillants, et m’inspirent à la fois colère et inquiétude »
Pascale Richard, conseillère des Français de l’étranger à New York
L’élue consulaire ajoute, « On l’a vu avec les tarifs. Il dit qu’il veut une Europe forte mais il fait tout pour la fragiliser voire la vassaliser. Cela dit, il faut relativiser. On le sait, il change d’avis, et déjà les voix s’élèvent au Congrès notamment pour rappeler l’importance de l’Europe comme partenaire. »
Philippe Bartolomucci, en Floride, se montre plus proche de l’analyse du président américain : « En tant que Français vivant aux États-Unis, je trouve que Trump a raison de dire que l’Europe est “faible” et “en décomposition”. On voit bien que certains pays tels que la France, l’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne ne sont pas capables de gérer leurs problèmes, que ce soit au niveau économique ou sécuritaire. C’est vraiment inquiétant. »
Enfin, Jacques Dahan, dans le New Jersey, nuance ces constats : « J’aimerais penser que Donald Trump a tort, malheureusement les faits, universités, attaques antisémites, manifestations qui dégénèrent, prouvent que plusieurs pays européens sont réellement en déclin. Je pense à l’Angleterre, l’Irlande, la Belgique, la France, l’Espagne, mais cela n’est pas exhaustif, la preuve avec l’Australie. »
Ces points de vue contrastés révèlent une Europe perçue comme à la fois fragilisée et confrontée à des défis réels, selon les expatriés. Loin de se limiter à des impressions, ces constats renvoient à des enjeux structurels tant au niveau des finances publiques, de la sécurité intérieure que de la dépendance militaire.
Immigration : facteur d’affaiblissement ou débat stratégique
Les critiques de Donald Trump sur l’immigration européenne suscitent également des réactions variées. Philippe Bartolomucci soutient la vision présidentielle : « Concernant la politique migratoire européenne, je suis d’accord avec lui. L’immigration massive apporte son lot de défis, et parfois même de la criminalité. On doit être honnête : ça fragilise la société. L’Europe doit prendre ça au sérieux et revoir sa façon de gérer les choses. »
Pour Jacques Dahan, l’enjeu est celui d’une immigration choisie et intégrée : « Oui, je considère qu’une bonne intégration ne peut se faire que par une immigration choisie et contrôlée. Un apport massif de gens de différentes cultures et qui ne veulent pas s’intégrer et s’adapter à leur pays d’adoption non seulement dessert l’ensemble des peuples accueillant mais aussi les immigrés qui souhaitent s’intégrer dans leur nouveau pays. Je pense que Donald Trump dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ! »

Pascale Richard, elle, alerte sur la dimension politique et géopolitique des propos du président Trump : « Ce qui est le plus inquiétant, c’est son soutien aux extrêmes droites européennes, notamment Viktor Orban, et la perspective d’une ingérence américaine dans toutes les élections sur le continent européen. Autre grand sujet d’inquiétude : l’Ukraine, si l’Amérique laisse tomber l’Ukraine, on peut craindre une Russie plus forte et vindicative à nos portes. Sur l’immigration son discours alimente les propos des extrêmes droites et du RN en France. J’espère que la France qui depuis longtemps lutte contre l’immigration clandestine n’adoptera pas les méthodes d’ICE qui sont inhumaines. Restons le pays des droits de l’Homme, ce que Trump appelle le politically correct.»
Ces points de vue rappellent que l’immigration est au cœur d’un débat stratégique et symbolique, où se mêlent sécurité, intégration et perception internationale de l’Europe.
Les Français face aux tensions transatlantiques
Les propos de Donald Trump ne sont pas que des critiques abstraites, ils pourraient affecter concrètement les expatriés. Sophie Briante Guillemont souligne l’inquiétude générale : « Ils sont profondément inquiets de la dégradation des relations traditionnellement bonnes, voire excellentes. Indépendamment de leurs opinions politiques, il me semble qu’aucun Franco-Américain ou Français vivant aux États-Unis ne peut se réjouir de ce nouvel état de fait. C’est aussi le sentiment que me transmettent de nombreux dirigeants ou chefs d’entreprise américains, que j’ai notamment pu rencontrer il y a quelques mois lors de mes déplacements à Chicago, Houston et Atlanta, qui ne veulent pas que la relation transatlantique se dégrade. »
« Indépendamment de leurs opinions politiques, il me semble qu’aucun Franco-Américain ou Français vivant aux États-Unis ne peut se réjouir de ce nouvel état de fait. »
Sophie Briante Guillemont, sénatrice des Français établis hors de France - ASFE
De son côté, Pascale Richard pointe des obstacles croissants à la circulation et à l’activité économique franco-américaine : « Je ne pense pas que cela affecte les Français ici au jour le jour, la plupart des Américains savent faire la part des choses. Mais cela va affecter sans doute les entreprises. Sa politique rend plus difficile les échanges, avec des visas payants et des contrôles sur les personnes et leurs médias sociaux aux frontières. Et bien sûr sa politique tarifaire. Bien sûr on peut toujours craindre le pire comme la remise en question de la double nationalité. Cela n’arrivera pas je pense mais… on a appris que tout peut arriver. »
Pour certains, comme Philippe Bartolomucci, cette rhétorique peut être un signal utile pour l’Europe : « Sa manière de communiquer pourrait effectivement pousser certains leaders européens à réfléchir. J’aimerais bien qu’ils écoutent ces avertissements et qu’ils commencent à changer certaines de leurs politiques. On ne peut pas continuer comme ça, ça ne fonctionne pas ! »

À l’inverse, Jacques Dahan estime que l’Europe reste déconnectée de la réalité des citoyens, et que ces critiques n’auront probablement aucun effet : « Je pense que cela n’aura aucun effet car les pays européens n’ont pas la main sur beaucoup de sujets. Les grands dossiers sont décidés par les responsables européens qui pour la plupart n’ont même pas été élus comme Mme von der Layen. Leur vision est déconnectée de la réalité et de la volonté de la majorité des peuples européens. »
Cette opposition illustre les tensions entre perception américaine et stratégie européenne, et les doutes des expatriés quant à la capacité de l’Europe à répondre aux pressions extérieures.
Budget, stratégie et souveraineté européenne
Les propos de Donald Trump relancent le débat sur la capacité de l’Europe à investir dans sa défense et son influence. Sophie Briante Guillemont souligne un repli stratégique déjà tangible : « Nous venons de voter le budget 2026 au Sénat. Nous avons fortement diminué les crédits dédiés aux investissements stratégiques. Le budget de notre action extérieure stagne et diminue même en ce qui concerne la diplomatie culturelle et d’influence. Ma conviction est que nous sommes face à un budget qui traduit déjà un certain repli sur nous-mêmes. »
Pascale Richard relie ces choix à leurs conséquences diplomatiques et scientifiques : « La relation transatlantique est bâtie sur une histoire commune que Trump semble ignorer, sur des échanges culturels, scientifiques, universitaires qui aujourd’hui semblent remis en question en tout cas rendus plus difficiles. Cela m’inquiète. »
Les témoignages recueillis reflètent, quelles que soient finalement les convictions politiques, un mélange de frustration, d’inquiétude et, pour certains, d’affirmation stratégique. L’Europe doit repenser ses choix et confirmer sa souveraineté si elle veut continuer à peser face à un partenaire américain qui n’hésite pas à la critiquer ouvertement. Les remarques de Donald Trump confirment également la question des relations transatlantiques : dans ce contexte de tensions et de doutes, quel équilibre reste‑t‑il entre les États-Unis et l’Europe ?
Et Pascale Richard de conclure : « Nous avions jusque-là une relation d’égal à égal. Est-ce que cela sera toujours le cas demain ?
Auteur/Autrice
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.
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