Pour les millions de Français établis hors de France, le 8 mai résonne souvent de manière particulière. Loin des cérémonies officielles de la place de l’Étoile ou des monuments aux morts de nos villages, cette date marque bien plus qu’un simple jour férié dans le calendrier hexagonal. Elle symbolise la fin d’un cauchemar planétaire et la naissance d’un ordre mondial dont nous sommes, aujourd’hui encore, les héritiers et les témoins, parfois inquiets, à travers le globe.
Le 8 mai 1945, la sortie des Ténèbres
Le 8 mai 1945, à 23h01, les armes se taisent officiellement en Europe. La capitulation sans condition de l’Allemagne nazie, signée d’abord à Reims puis ratifiée à Berlin, mettait fin à six années d’un conflit d’une inhumanité sans précédent.
On le sait, la Seconde Guerre mondiale n’a épargné aucun continent. Avec un bilan estimé à plus de 60 millions de morts, dont une majorité de civils, elle a redéfini la notion de « guerre totale ». Des steppes russes aux îles du Pacifique, en passant par les déserts d’Afrique du Nord, le monde a découvert l’horreur absolue : la Shoah, les bombardements massifs de cités ouvrières et l’entrée dans l’ère nucléaire avec Hiroshima et Nagasaki. Pour les populations, l’impact fut sismique. Les déplacements se sont comptés par dizaines de millions, préfigurant les crises migratoires contemporaines. Les infrastructures européennes et asiatiques étaient en ruines, laissant place à une précarité alimentaire et sanitaire extrême.
Et c’est sur ces cendres qu’une volonté farouche de « plus jamais ça » a germé. L’héritage le plus structurant de 1945 est sans nul doute la création de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en juin 1945. L’objectif était révolutionnaire : substituer la force du droit au droit de la force. Cette période voit naître, la notion de « crime contre l’humanité » avec le procès de Nuremberg, les bases du système financier mondial moderne ayant comme objectif d’éviter les crises économiques, terreaux des fascismes avec les accords de Bretton Woods, et enfin l’égalité des droits entre êtres humains avec la promulgation de la déclaration universelle des droits de l’homme en 1948.
Vers une recomposition géopolitique
Pendant près de soixante-dix ans, cet ordre « post-1945 » a maintenu un semblant d’équilibre, malgré la Guerre Froide. Cependant, depuis le début du XXIe siècle, cet édifice vacille. Pour les Français de l’étranger, spectateurs directs des dynamiques locales, ce basculement est palpable.
Aujourd’hui, les institutions nées en 1945 sont critiquées. Le Conseil de sécurité de l’ONU est souvent paralysé par le jeu des vetos, et de nouvelles puissances (BRICS+) contestent une architecture mondiale jugée trop « occidentalo-centrée ». Nous assistons à une transition vers un monde multipolaire où les règles de 1945 ne font plus consensus.
Sur le plan économique, on observe un recul de la mondialisation heureuse au profit d’une « économie de guerre » ou de souveraineté. Les chaînes d’approvisionnement se fragmentent, impactant le coût de la vie et les opportunités professionnelles pour les expatriés. Tandis que sur le plan migratoire, contrairement aux flux de 1945 liés à la reconstruction, les flux actuels sont le fruit de conflits asymétriques, du changement climatique et de l’instabilité de l’ordre international. Elles ne concernent plus seulement les pays limitrophes mais deviennent un enjeu global, influençant les politiques de visas et d’accueil partout dans le monde.
Le 8 mai, un jour férié aux géométries variables
Enfin, on ne peut pas parler du 8 mai sans évoquer les fameux ponts de mai, bien connus des Français de l’hexagone. Mais si pour un résident en France, le 8 mai rime avec commémoration et repos, la réalité est tout autre une fois la frontière franchie.
En France, le 8 mai est devenu un jour férié officiel en 1953. Supprimé en 1975 par Valéry Giscard d’Estaing dans une volonté de réconciliation franco-allemande, il a été rétabli par François Mitterrand en 1981, sous la pression des associations d’anciens combattants. Il est aujourd’hui un pilier de la mémoire nationale. Ailleurs ? L’absence de ce jour férié dans de nombreux pays d’accueil peut surprendre les expatriés.
En Allemagne, ce n’est généralement pas un jour férié (sauf exceptions régionales comme à Berlin parfois). On l’appelle le « Jour de la Libération », mais la célébration reste sobre pour des raisons historiques évidentes. Plus étonnant, au Royaume-Uni comme aux USA, le « VE Day » (Victory in Europe Day) est marqué par des cérémonies, mais n’est pas un jour chômé. La priorité y est souvent donnée au Remembrance Day (11 novembre) ou au Memorial Day. Plus à l’Est, comme en Russie et dans certains pays de l’Europe centrale, la célébration a lieu le 9 mai. En raison du décalage horaire lors de la signature de la confirmation de la capitulation à Berlin (tard le soir du 8 mai), l’URSS était déjà passée au jour suivant.
Du 8 au 9 mai, de la victoire à la paix européenne
On l’oublie souvent mais le lendemain du 8 mai, le calendrier nous invite à célébrer la Journée de l’Europe. Le 9 mai 1950, Robert Schuman prononçait sa déclaration historique, proposant de placer la production de charbon et d’acier sous une autorité commune pour rendre la guerre « non seulement impensable, mais matériellement impossible ».
Regarder La déclaration de Robert Schuman
Ainsi, grâce au projet européen, notre continent a connu sa plus longue période de paix de son histoire moderne. C’est cet héritage pacifique que tente de perpétuer l’Union Européenne, transformant d’anciens ennemis en partenaires indéfectibles.
Cependant, en tant que citoyens du monde, nous ne pouvons ignorer les nuages qui s’accumulent. L’agression russe en Ukraine a ramené la guerre de haute intensité sur le sol européen, tandis que le conflit au Moyen-Orient continue de polariser les sociétés et de fragiliser la sécurité internationale.
Pour les Français de l’étranger, le 8 mai n’est pas seulement un regard vers le passé. C’est un rappel de la fragilité de nos acquis. En célébrant la fin de la guerre hier, nous mesurons l’importance de construire, chaque jour, les ponts diplomatiques et culturels indispensables à la paix de demain. Que vous soyez à Montréal, Tokyo, Londres ou Dakar, ce 8 mai est l’occasion de réaffirmer notre attachement aux valeurs de liberté et de droit international qui, bien que malmenées, restent notre meilleur rempart contre le chaos.
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